jeudi 25 août 2016

Corseul, capitale gallo-romaine (1)

Corseul, dans les Côtes d'Armor, s'appelait Fanum martis ; c'était la capitale des Coriosolites,  peuple gaulois du nord de l'Armorique. Crée vers  av. notre ère, elle conserve de nombreuses traces de son passé romain, mis à jour récemment. A son apogée, au IIème siècle, Corseul s'étendait sur 60 h., parcourus par des rues suivant un plan orthogonal classique romain : on y trouvait un forum, un quartier marchand, des temples. Détruite au IIème siècle par des incursions barbares, ou des révoltes locales, la ville survécut petitement au siècle suivant, et ne retrouva jamais son lustre antérieur.

Depuis 2014, un Centre d'interprétation du Patrimoine est installé à Corseul  même, rue César Mulon, dans une ancienne école du XIXème siècle : quelques vestiges archéologiques et de remarquables reconstitutions, sous forme de panneaux ou de maquettes, aident à comprendre le peuplement et le développement de la région depuis le néolithique jusqu'à l'époque moderne.




Trois sites gallo-romains sont à visiter : une domus, un quartier marchand, le temple du haut Bécherel, dédié à Mars.


Plan des sites archéologiques actuellement visitables.


La domus nécessite un peu d'imagination : située en face du Centre d'interprétation, elle est matérialisée au sol par les murs et quelques vestiges de pierre.

Maquette de la domus du premier siècle. Il manque, bien sûr, le côté droit de la demeure, enlevé afin de nous permettre de voir l'intérieur.



Les étapes de la transformation de la demeure. Ces maquettes sont disposées sur le site même, en plein air. 

Au sol, désormais, il est possible d'apercevoir les marques de la disposition des pièces.







Reconstitution crédible d'une cuisine romaine du premier siècle. 


Dans la demeure devenue établissement thermal, trois gallo-romaines du IVème siècle se baignent.

La domus restituée en images de synthèse.
Le quartier marchand de Monterfil, quelques centaines de mètres plus bas, à l'entrée du village moderne, est nettement plus spectaculaire. La restauration a été effectuée avec bonheur, à l'extrémité d'un vaste  parc public, et des essences méditerranéennes embaument. Mais il était le grand quartier marchand d'une ville industrieuse, disposant de la Rance proche pour les acheminements de marchandises. Dans cette rue voisinaient entrepôts, boutiques et, à l'écart, quelques maisons de marchands.
La maquette du musée restitue l'ensemble du quartier.








Suivant les habitudes antiques, les piliers soutenant les auvents étaient peints en rouge. 




Un puits, devant une maison.

A droite, au premier plan, le bassin alimenté par les eaux pluviales. Les bêtes de somme venaient s'y abreuver


         
    
      La rue du côté nord, avec les entrepôts. A droite, le bassin.  



Vues du quartier marchand au IIIème siècle, restitué en images de synthèse.
Les images numériques proviennent de la vidéo de Gilles Saubestre, Mariposainfos, datée de 2015 et disponible à cette adresse : http://mariposainfos.com/ et sur youtube.

jeudi 23 juin 2016

Anas Latina Indomita, requiescas in pace

Voici le dernier numéro de notre journal scolaire en latin (désormais, nous n'en réaliserons plus sous cette forme). Il est écrit par les latinistes de 4A et de 4E. 
Merci à Marine Gonidec, de la Vie Scolaire, qui est venue participer à la rédaction des articles : elle a dynamisé le groupe et nous a bien aidés.

Il est possible d'agrandir les pages en ouvrant une nouvelle fenêtre et en double-cliquant.




lundi 6 juin 2016

Solus in Romae nocte



A la rentrée de septembre 2016, en France, les programmes du Collège changent, les horaires aussi. Nous n'aurons plus autant d'heures de latin. Je sais que je ne pourrai plus réaliser avec mes élèves des travaux comparables à cette petite nouvelle policière ; je ne suis pas sûr de pouvoir même étudier ces textes en latin. Je mets donc à disposition de tous ces quelques pages, et je remercie ceux de mes élèves qui m'ont suivi, parfois poussé, dans des entreprises de ce type. 








jeudi 5 mai 2016

La vie de saint Martin
(par Sulpice sévère)

Sulpicius Severus naquit en Aquitaine vers 360 après J.C. Il était de famille noble et commença par exercer avec succès le métier d'avocat. Après la mort de sa femme il distribua une partie de ses biens, se retira du monde (399) et peut être devint prêtre.
Ami de saint Paulin de Nole, Sulpice Sévère fut aussi disciple de saint Martin. Son œuvre se divise en des « Chronica sacra », résumé de l'histoire du monde depuis la création jusqu'à l'année 400, mais surtout en des textes à la gloire de saint Martin : des lettres, des dialogues (403-405) et principalement une vie (397).
Sulpice Sévère fut le témoin oculaire de certains épisodes de la vie de saint Martin. En effet,de 394 à la mort du saint (397), tous les ans, voire deux fois l'an, Sulpice Sévère vint à Tours rencontrer celui dont l’influence rayonnait sur toute la Gaule.

Mais au-delà de l'affection portée à son sujet, l'auteur évoque aussi certaines réalités du IV° siècle : les invasions barbares, l’opposition entre les villes chrétiennes et les campagnes païennes, la lutte difficile et souvent violente qui fut menée contre les anciennes idoles.

Fougères (35) : statue de Sulpice Sévère dans l'église Saint-Sulpice


Naissance et jeunesse de Martin

(1) Martinus Sabaria Pannoniarum oppido oriundus fuit, sed intra Italiam Ticini altus est, parentibus secundum saeculi dignitatem non infimis, gentilibus tamen. Pater ejus miles primum, post tribunus militum fuit. Ipse armatam militiam in adulescentia secutus, inter scholares alas sub rege Constantino, deinde Juliano Caesare militavit, non tamen sua sponte.
Martin naquit à Sabarie, en Pannonie, de parents assez distingués, il fut élevé à Ticinum, ville d’Italie.Son père fut d’abord soldat, puis devint tribun militaire. Martin embrassa encore jeune la carrière des armes, et servit dans la cavalerie d’abord sous Constance, puis sous Julien César ; non par goût cependant.

La Pannonie dans l'empire romain.


(2) Mox mirum in modum totus in Dei opere conversus, cum esset annorum duodecim, eremum concupivit ; fecissetque votis satis, si aetatis infirmitas non obstitisset.
Bientôt après il se donna tout entier au service de Dieu ; et, quoiqu’il n’eut encore que douze ans il désirait passer sa vie dans la retraite. Il aurait même exécuté ce projet, si la faiblesse de son âge ne s’y fait opposée

(3) Sed cum edictum esset a regibus ut veteranorum filii ad militiam scriberentur, prodente patre, qui felicibus ejus actibus invidebat, cum esset annorum quindecim, captus et catenatus, sacramentis militaribus implicatus est, uno tantum servo comite contentus.
Lorsque les empereurs eurent ordonné que les fils des vétérans entrassent dans l’armée, son père lui-même, qui ne voyait pas d’un œil favorable ces heureux commencements, le présenta pour le service militaire ; ainsi, n’ayant encore que quinze ans, il fut enrôlé et prêta le serment.

Martin soldat

(4) Adsistere scilicet laborantibus, opem ferre miseris, alere egentes, vestire nudos, nihil sibi ex militiae stipendiis praeter quotidianum victum reservans.
Il consolait les malheureux, secourait les pauvres, nourrissait les nécessiteux, donnait des vêtements à ceux qui en manquaient, et ne gardait de sa solde que ce qu’il lui fallait pour sa nourriture de chaque jour.
Bas-relief du Louvre

Martin donne la moitié de son manteau à un pauvre

(5) Quodam itaque tempore, cum jam nihil praeter arma et simplicem militiae vestem haberet, mediae hieme, obvium habet in porta Ambianensium civitatis pauperem nudum.
Un jour, au milieu d’un hiver dont les rigueurs extraordinaires avaient fait périr beaucoup de personnes, Martin, n’ayant que ses armes et son manteau de soldat, rencontra à la porte d’Amiens un pauvre presque nu.
(6) Quid tamen ageret ? Nihil praeter chlamydem qua indutus erat, habebat : jam enim omnia bona sua pauperibus dederat. Arrepto itaque ferro quo accinctus erat, mediam divisit, partemque ejus pauperi tribuit, reliqua rursus induitur.
Mais que faire ? il ne possédait que le manteau dont il était revêtu, car il avait donné tout le reste ; il tire son épée, le coupe en deux, en donne la moitié au pauvre et se revêt du reste.
(7) Interea de circumstantibus ridere nonnulli, quia deformis esse truncatus habitu videretur ; multi tamen, quibus erat mens sanior, altius gemere, quod nihil simile fecissent, cum utique plus habentes, vestire pauperem sine sua nuditate potuissent.
Quelques spectateurs se mirent à rire en voyant ce vêtement informe et mutilé ; d’autres, plus sensés, gémirent profondément de n’avoir rien fait de semblable, lorsqu’ils auraient pu faire davantage, et revêtir ce pauvre sans se dépouiller eux-mêmes.
Tableau du XIXème siècle, dans l'actuelle basilique de Tours.

Martin et le bandit de grand chemin

(8) Ac inter Alpes devia secutus, incidit in latrones ; cumque unus securi elevata in caput ejus librasset ictum, ferientis dexteram sinstinuit alter ; vinctis tamen post tergum manibus, uni servandus et spoliandus traditur.
S’étant d’abord égaré dans les Alpes, il rencontra des voleurs ; l’un d’eux le menaça d’une hache qu’il brandissait au-dessus de sa tête, un autre détourna le coup ; on lui lia ensuite les mains derrière le dos, et il fut livré à l’un de ces brigands pour être gardé et dépouillé.

(9) Qui cum eum ad remotoria duxisset, percontari ab eo coepit, quisnam esset ? Respondit christianum se esse. Quaerebat etiam ab eo an timeret. Tum vero constantissime profitetur, nunquam se fuisse tam securum, quia sciret misericordiam Domini maxime in tentationibus adfuturam ; se magis illi doler, qui Christi misericordia, utpote latrocinia exercens, esset indignus ; ingressusque evangelicam disputationem, verbum Dei latroni praedicabat.
Ce voleur le conduisit dans un endroit plus retiré encore, et lui demanda qui il était. « Je suis chrétien, » répondit Martin ; il lui demanda ensuite s’il avait peur ; Martin répondit alors avec courage qu’il n’avait jamais été plus tranquille, parce qu’il savait que la miséricorde du Seigneur ne lui ferait jamais défaut, surtout dans les épreuves, et que c’était plutôt lui qu’il plaignait, puisque le brigandage auquel il se livrait le rendait indigne de la miséricorde de Dieu. Puis, commençant à développer la doctrine de l’Évangile ; il prêcha au voleur la parole de Dieu.

(10) Latro credidit, prosecutusque Martinum viae reddidit, orans pro se Dominum precaretur.
Le voleur crut en Jésus-Christ, accompagna Martin qu’il remit dans son chemin, en se recommandant à ses prières.


Première résurrection opérée par Martin

(11) Quo tempore se ei quidam catechumenus junxit, cupiens sanctissimi viri institui disciplinis ; paucisque interpositis diebus, languore correptus, vi febrium laborabat. Ac tum forte Martinus discesserat.
Sur ces entrefaites, un catéchumène, désirant être instruit- par un si saint homme, se joignit à lui ; mais peu de jours après il fut pris de la fièvre. Martin était alors absent par hasard.

(12) Et cum per triduum defuisset, regressus, corpus exanime invenit : ita subita mors fuerat, ut absque baptismate humanis rebus excederet. Corpus in medio positum tristi moerentium fratrum frequentabatur officio, cum Martinus flens et ejulans accurit.
Cette absence se prolongea trois jours encore, et à son retour il le trouva mort. L’événement avait été si soudain, qu’il avait quitté la terre n’ayant pas encore recru le baptême. Le corps était placé au milieu de la chambre, où les frères se succédaient sans cesse pour lui rendre leurs devoirs, lorsque Martin accourut, pleurant et se lamentant.

(13) Tum vero Sanctum Spiritum tota mente concipiens, egredi cellulam in qua corpus jacebat, ceteros jubet ; ac, foribus obseratis, super exanimata defuncti fratris menbra prosternitur ; et, cum aliquandiu orationi incubuisset, sensissetque per Spiritum Domini adesse virtutem, erectus paululum, et in defuncti ora defixus, orationis suae ac misericordiae Domini intrepidus exspectabat eventum.
Implorant alors avec ardeur la grâce de l’Esprit Saint, il fait sortir tout le monde, et s’étend sur le cadavre du frère. Après avoir prié avec ferveur pendant quelque temps, averti par l’Esprit du Seigneur que le miracle va s’opérer, il se soulève un peu, et, regardant fixement le visage du défunt, il attend avec confiance l’effet de sa prière et de la miséricorde divine.

(14) Vixque duarum fere horarum spatium intercesserat, vidit defunctum paulatim menbris omnibus commoveri. Tum vero magna ad Dominum voce conversus, gratias agens, cellulam clamore compleverat.
À peine deux heures s’étaient-elles écoulées, qu’il vit tous les membres du défunt s’agiter faiblement ; et les yeux s’entrouvrir. Alors Martin rend grâces à Dieu à haute voix, et fait retentir la cellule des accents de sa joie.
Résurrection de Lazare, d'après une icône orthodoxe.

Comment Martin devient évêque de Tours

(15) Sub idem fere tempus ad episcopatum Tuconicae ecclesiae petebatur. Sed cum erui a monasterio suo non facile posset, Ruricius quidam, unus e civibus, uxoris languore simulato, ad genua illius provolutus, ut egrederetur obtinuit.
C’est à peu près à cette époque que la ville de Tours demanda saint Martin pour évêque ; mais comme il n’était pas facile de le faire sortir de sa solitude, un des citoyens de la ville, nommé Ruricius, se jeta à ses pieds, et, prétextant la maladie de sa femme, le détermina à sortir. Un grand nombre d’habitants sont échelonnés sur la route ; ils se saisissent de Martin, et, le conduisent à Tours, sous bonne garde.

(16) Ita, dispositis jam in itinere civium turbis, sub quadam custodia ad civitatem usque deducidur. Mirum in modum incredibilis multitudo non solum ex illo oppido, sed etiam ex vicinis urbibus ad suffragia ferenda convenerat.
Là, une multitude immense, venue non seulement de Tours mais des villes voisines, s’était réunie afin de donner son suffrage pour l’élection.

(17) Una omnium voluntas, eadem vota, eademque sententia, Martinum episcopatu esse dignissimum ; felicem fore tali Ecclesiam sarcedote. Pauci tamen, et nonnulli ex episcopis qui ad constituendum antistitem fuerant evocati, impie repugnabant, dicentes scilicent indignum esse episcopatu hominem, veste sordidum, crine deformem. Sed populo haec sententiae videbantur dementia.
L’unanimité des désirs, des sentiments et des votes, déclara Martin le plus digne de l’épiscopat, et l’Église de Tours heureuse de posséder un tel pasteur. Un petit nombre cependant, et même quelques évêques convoqués pour élire le nouveau prélat, s’y opposaient, disant qu’un homme d’un extérieur si négligé, de si mauvaise mine, la tête rasée et si mal vêtu, était indigne de l’épiscopat. Mais le peuple, ayant des sentiments plus sages, tourna en ridicule la folie de ceux qui, en voulant nuire à cet homme illustre, ne faisaient qu’exalter ses vertus.

L'ancienne basilique de Tours, avant sa destruction pendant la Révolution.

Le tombeau du faux martyr

(18) Erat haud longe ab oppido proximus monasterio locus, quem falsa hominum opinio, velut consepultis ibi martyribus, sacraverat : nam et altare ibi a superioribus episcopis constitutum habebatur. Seb Martinus, non temere adhibens incertus fidem, ab his qui majores natu erant, presbysteris vel clericis flagitabat, sibi nomen martyris, vel tempora passionis ostendi : grandi se scrupulo permoveri, quod nihil certi constans sibi majorum memoria tradisset. 
À peu de distance de la ville et non loin du monastère, se trouvait un endroit que l’on regardait à tort comme le lieu de la sépulture de plusieurs martyrs, qui y recevaient un culte, car l’érection de l’autel était attribuée aux évêques précédents. Mais Martin, n’ajoutant point foi légèrement à des traditions incertaines, demanda aux plus anciens des prêtres et des clercs de lui dire le nom du prétendue saint et l’époque de son martyre. Il était fort inquiet à ce sujet puisque la tradition ne rapportait rien de bien avéré.

(19) Quodam die, paucis secum adhibitis fratribus, ad locum pergit ; deinde, super sepulcrum ipsum adstans, oravit ad Dominum, ut quis esset, vel cujus meriti sepultus, ostenderet. Tum conversus ad laevam, vidit prope adsistere umbram sordidam, trucem ; imperat nomen meritumque ut loqueretur. 
Prenant un jour avec lui quelques-uns des frères, il s’y rendit, et, se tenant sur le sépulcre. Il pria le Seigneur de lui faire connaître quel homme avait été enterré dans ce lieu, et quels pouvaient être ses mérites. Alors il voit se dresser à sa gauche un spectre affreux et terrible. Martin lui ordonne de déclarer qui il est et quels sont ses mérites devant le Seigneur

(20)  Nomen edicit, de crimine confitetur : latronem se fuisse, ob scelera percussum, vulgi errore celebratum ; sibi nihil cum martyribus esse commune, cum illos gloria, se poena retineret ; tum Martinus jussit ex eo loco altare submoveri atque ita populum superstionis illius absolvit errore. 
Le spectre se nomme, avoue ses crimes, dit qu’il est un voleur, mis à mort pour ses forfaits et honoré par une erreur populaire ; qu’il n’a rien de commun avec les martyrs, qui sont dans la gloire, tandis qu’il est dans les tourments. Ceux qui étaient présents entendirent cette voix étrange sans voir personne. Martin leur dit alors, ce qu’il a vu, ordonne qu’on enlève l’autel, et délivre ainsi le peuple de cette erreur et de cette superstition. 
Un martyr, catacombe de Commodille.


Martin détruit les idoles

(21) Cum templum in pago Aeduorum everteret, furens gentilium rusticorum in eum irruit multido ; cumque unus, audacior ceteris, stricto eum gladio peteret, rejecto palio, nudam cervicem percussori praebuit. Nec cunctatus ferire gentilis, sed cum dexteram altuis extulisset, resupinus ruit ; consternatusque divino metu, veniam precatur.
Pendant qu’il y renversait encore un temple dans le pays des Eduens, une multitude de païens furieux se précipita sur lui, l’épée à la main. Martin, rejetant son manteau présenta son cou nu à l’assassin. Le païen n’hésite pas ; mais, au moment où il élève le bras, il tombe à la renverse, et, saisi d’une frayeur miraculeuse, il demande pardon.

(22) Nec dissimile huic fuit illud : cum eum idola destruentem cultro quidam ferire voluisset, in ipso ictu ferrum ei de manibus excussum non comparuit.
Voici encore un fait du même genre : Martin était occupé à renverser des idoles, un païen voulut lui donner un coup de couteau ; au moment où il allait le frapper, le fer s’échappa de ses mains et disparut.

(23) Plerumque autem contradicentibus sibi rusticis, ne fana eorum destrueret, ita praedicatione sancta gentilium animos mitigabat, ut luce eis veritatis ostensa, ipsi sua templa subverterent.
La plupart du temps, lorsque les paysans s’opposaient à la destruction de leurs temples, il touchait tellement leurs cœurs en leur annonçant la parole de Dieu, qu’éclairés de la lumière de la vérité, ils les renversaient de leurs propres mains.

Destruction d'un arbre sacré par Martin de Tours.

 Martin guérit un lépreux

(24) Apud Parisianos vero, dum portam civitatis illius introiret, magnis secum turbis euntibus, leprosum miserabili facie, horrentibus cunctis, osculatus est atque benedixit. 
Un jour qu’il entrait à Paris, comme il passait par une des portes de cette cité, avec une grande foule de peuple, il bénit et baisa un lépreux dont la figure affreuse faisait horreur à tous.

(25) Statimque, omni malo emundatus. Postero die ad ecclesiam veniens, nitenti cute, gratias pro sanitate quam receperat, agebat. 
Celui-ci fut aussi tôt guéri et vint le lendemain à l’église, avec un visage, sain et vermeil rendre grâces à Dieu pour la santé qu’il avait recouvrée.


Martin et le lépreux (une vieille carte postale)

Martin combat contre le diable

(26) Frequenter autem diabolus, dum mille nocendi artibus sanctum, virum conabatur illudere, visibilem se eiformis diverssisimis ingerebat:nam interdum in Jovis personam, plerumque Mercurii, persaepe etiam se Veneris ac Minervae transfiguratum vultibus offerebat. Adversus quem, semper interritus, signo se crucis et orationis auxilio protegebat. Audiebantur etiam prelumque convicia quibus illum turba daemonum protervis vosibus increpabat ; sed omnia falsa et vana cognoscens, non movebatur objectis.
Le démon, usant de mille artifices pour tromper le saint homme, se présentait fréquemment à lui sous les formes les plus variées, quelquefois sous celle de Jupiter, la plupart du temps sous celle de Mercure, et même souvent de Vénus ou de Minerve. Martin luttait intrépidement contre lui, soutenu par le signe de la croix et la prière. On entendait très souvent dans sa cellule une troupe de démons l’insulter grossièrement ; mais, sachant que tout cela n’était qu’illusion et mensonge, il ne s’en inquiétait nullement. 

(27) Testabantur etiam aliqui ex fratribus audisse se daemonem protervis Martinum vocibus increpantem, cur intra monasterium aliquos ex fratribus qui olim baptismum diversis erroribus perdidissent, conversos ostea recepisset, exponentem crimina singulorum. Martinum diabolo repugnantem respondisse constanter, antiqua delicta melioris vitae conversatione purgari et per misericordiam Domini absolvendos esse peccatis, qui peccare desinerent.
Quelques-uns des frères attestent qu’ils ont entendu le démon reprocher à Martin, d’une manière injurieuse, d’avoir introduit dans le monastère des frères qui avaient perdu la grâce du baptême en tombant dans diverses erreurs, de les avoir reçus après leur conversion ; et en même temps le malin esprit énumérait leurs crimes. Martin, lui résistant toujours, répondait que les anciennes fautes sont effacées par une vie meilleure, et que, comptant sur la miséricorde du Seigneur, l’Église doit absoudre ceux qui renoncent à leurs péchés.

Saint Martin et le diable (vitrail d'une église d'Angleterre)

Le caractère de Martin

(28) Nemo unquam illum vidit iratum, nemo commotum, nemo moerentem, nemo ridentem : unus idemque semper, coelestem quodamnodo leititiam vultu praeferens, extra naturam ominis videbatur. Nunquam in illius ore nisi Christus, nunquam in illius corde nisi pietas, nisi pax, nisi misercordiae inerat.
Jamais on ne le vit irrité ou ému, jamais dans la tristesse ou la gaieté ; il était toujours lui-même, une joie toute céleste était en quelque sorte empreinte sur son visage, et il semblait élevé au-dessus de la nature. Il avait toujours le nom du Christ sur les lèvres ; dans son cœur, la piété, la paix et la miséricorde.

(29) Plerumque etiam pro eorum qui obtrectatores illius videbantur, solebat flere peccatis, qui remotum et quietum venenatis linguis et vipereo ore carpebant.
 Il pleurait souvent sur les fautes de ses détracteurs, qui allaient le chercher jusqu’au fond de sa retraite, au milieu du calme qu’il y goûtait, pour l’attaquer avec leurs langues de vipères.



LA MORT DE MARTIN.


( … ) Martin connut sa mort longtemps à l'avance, et annonça aux frères que la dissolution de son corps approchait. Sur ces entrefaites, il eut des motifs pour visiter la paroisse de Condate (Rennes). La division était dans le clergé de cette église, et il voulait y rétablir la concorde. Martin, encore qu'il ignorât pas que le terme de sa vie était proche, n'hésita pas à se mettre en route dans cette circonstance, car il pensait que ce serait dignement couronner ses travaux que de rendre la paix à cette paroisse. Il partit donc, accompagné, comme à l'ordinaire, d'un grand nombre de pieux disciples. ( … )
Il séjourna donc un peu dans le bourg ou dans l'église qu'il était allé visiter, et y rétablit la paix parmi le clergé. Déjà il songeait à retourner au monastère, lorsque tout à coup il sent les forces de son corps l'abandonner, et, faisant assembler ses disciples, il leur déclare que sa mort approche. Ce fut alors une affliction, une désolation universelle ; ce fut un seul cri de douleur : « Père, pourquoi nous abandonnes-tu ? A qui laisses-tu tes enfants désolés ? Des loups avides se jetteront sur ton troupeau ; et qui pourra, une fois le pasteur frappé, nous défendre de leurs morsures ? ( … ) Prends donc pitié de nous, que tu abandonnes ! »
Martin fut touché des ces gémissements et, comme il fut toujours tout entier pénétré de miséricorde en Dieu, pleura, dit-on. ( … ) Placé entre l'amour et l'espérance, il ne savait presque ce qu'il devait préférer, ne voulant ni abandonner ses disciples, ni plus longtemps être séparer du Christ. Toutefois, n'abandonnant rien à ces désirs, ne laissant rien à sa volonté, il se remettait tout entier au jugement et au pouvoir du Seigneur. ( … )
O homme incomparable ! La fatigue ne l'avait pu vaincre, la mort ne devait pas le vaincre. ( … ) Aussi, bien que depuis plusieurs jours, il fût en proie à une fièvre violente, cependant il n'interrompait pas l’œuvre de Dieu. La nuit ne suspendait pas ses oraisons ni ses veilles ; mais, sur la cendre et le cilice, où il reposait comme sur un lit d'honneur, il forçait son corps épuisé d'obéir à l'âme. Comme ses disciples le priaient de souffrir au moins que l'on mis sous lui un peu de paille : «  Mes enfants, dit-il, il sied mal à un chrétien de mourir autrement que sur la cendre ou la cilice. Si je vous laissais un autre exemple, je pêcherais. ( … ) Laissez moi regarder le ciel plutôt que la terre, et mettre mon âme dans le chemin par lequel elle doit aller à Dieu. » Ce qu'ayant dit, il vit le diables auprès de lui. « Qu'attends-tu là, bête cruelle ? Tu ne trouveras rien en moi, misérable ! J serai reçu dans le sein d'Abraham. »
En disant ces mots, il rendit au ciel son âme épuisée de travaux divins, et des témoins oculaires nous ont attesté que sur sa dépouille inanimée ils virent briller la gloire de l'homme glorifié.Son visage était plus brillant que la lumière du jour, et sur son corps on ne voyait pas la moindre tache. Tous ses membres, sans exception, avaient en quelque sorte la beauté d'un enfant de sept ans. Qui aurait cru qu'il eût été couvert d'un cilice et couché sur la cendre ?

(extrait de la lettre de Sulpice Sévère à Bassula, sa belle-mère).
Tombeau de Martin dans l'actuelle basilique de Tours
Travail réalisé par les élèves de 3ème E et 3ème F, du collège Bourgchevreuil, en mai 2016. Traduction R. Viot, Tours, 1861 (avec quelques corrections parfois).